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Ski St Hugues · Chartreuse 2026
Reportage · Journal

En raquettes vers le col de Porte, la neige lourde m’a appris la patience

Femme en raquettes vers le col de Porte dans une neige lourde, image hyper-réaliste hivernale

En raquettes vers le Col de Porte, le petit ploc de la neige humide m’a cueillie dès le premier pas, sous les sapins encore frais. Je suis partie après avoir déposé mes deux enfants à l’école, avec le sac léger et l’idée d’une boucle simple. Sous les arbres, la couche tenait encore. À ciel ouvert, j’ai vu la surface luire déjà. J’ai été convaincue, pendant les trois premières minutes, que la sortie resterait tranquille. Puis j’ai compris, à la première clairière, que la neige allait me demander autre chose.

Ce que j’attendais et ce que je portais avec moi ce matin-là

J’ai appris à partir légère. À Saint-Hugues-de-Chartreuse, je n’ai jamais aimé les sacs trop pleins, parce qu’ils finissent toujours par peser plus qu’ils ne rassurent. Ce matin-là, je portais mes guêtres à 47 euros, une vieille gourde, et un casse-croûte qui ne faisait pas de bruit. Je gardais aussi en tête le rythme de la maison, car avec mes deux enfants, je ne peux pas tirer la matinée en longueur. J’étais sûre de moi, mais pas arrogante. Je voulais juste une sortie propre, sans chercher à faire un exploit.

Je m’attendais à une boucle de 3 kilomètres, pas plus, avec un aller simple dans les bois puis un retour facile. J’avais pris le départ vers 9 h 20, juste après l’agitation du matin, et j’espérais encore profiter d’une neige stable. La veille, la trace m’avait paru correcte. Je m’étais donc contentée de cette image, presque par paresse mentale. Je pensais garder le même tempo que sur une neige froide de janvier, quand les appuis répondent sans discuter. J’avais glissé dans ma poche un petit plan griffonné, puis je l’ai oublié presque aussitôt.

Je n’avais pas besoin d’un grand discours pour sentir le piège. Le terrain m’avait déjà donné ce genre de leçon, et J’ai appris à regarder avant de compter. J’avais entendu, au bord des pistes, que la neige de printemps peut paraître sage puis se transformer d’un coup. Je n’ai pas cherché une autorité extérieure pour me convaincre. J’ai juste cru, un peu naïvement, qu’avec une bonne habitude de marche et un peu de souffle, je pourrais passer sans me faire surprendre.

Quand la neige lourde a décidé de ralentir chaque pas

Dans les premières minutes, sous les arbres, tout restait encore acceptable. La neige était froide sur le dessus, presque sèche au toucher, et mes pas sonnaient juste un peu creux. À chaque appui, j’entendais ce petit bruit mat, un ploc étouffé, comme si la semelle tapait dans une éponge. La couche superficielle se déformait autour de la raquette, puis se refermait aussitôt derrière moi. J’ai été frappée par ce détail très simple. La trace semblait nette derrière mon talon, mais elle s’affaissait déjà au bout de quelques mètres. Je marchais encore dessus, mais je sentais que le terrain commençait à tirer vers le lourd.

Puis la montée s’est présentée sans prévenir, et la neige a changé de visage. La succion au moment d’arracher le pied m’a tout de suite ralentie, comme si chaque semelle hésitait à quitter le sol. Sur une portion de 320 mètres, j’ai dû m’arrêter toutes les deux minutes pour secouer les raquettes. Les paquets collants s’accrochaient sous les cadres, et les crampons accrochaient encore à l’ombre avant de glisser dans la neige transformée au soleil. J’ai perdu 12 minutes rien qu’à lutter contre cet effet de collage. C’était le genre de lenteur qui ne pardonne pas, parce qu’elle fatigue avant même que la vraie montée commence.

Le plus agaçant, c’était la trace de la veille. De loin, elle me promettait une progression facile. Dès que j’y posais le pied, elle s’écrasait et disparaissait, comme si personne n’était passé. J’ai gardé trop longtemps l’allure d’un jour de neige froide, et mes cuisses ont protesté au bout de 18 minutes. Sur un replat, mes raquettes ont même décroché sur le côté, juste assez pour me faire perdre l’équilibre sans tomber. Pas terrible. Vraiment pas terrible. Je me suis sentie ridicule à lutter contre un terrain qui ne me devait rien.

Le contraste entre l’ombre et le soleil me coupait le souffle plus que la pente elle-même. Sous les arbres, la neige restait blanche et ferme. Dix pas plus loin, la clairière devenait brillante, presque luisante, et j’avais l’impression de marcher dans la neige plutôt que dessus. Sur moins de 50 mètres, la portance changeait franchement. Le relief, pourtant minuscule, cassait mon rythme à chaque bascule. J’ai fini par comprendre que le paysage ne formait pas un seul tapis, mais plusieurs petites humeurs d’hiver collées les unes aux autres.

Le moment où j’ai compris que je devais changer d’objectif

Le vrai tournant est venu à la sortie du bois. Devant moi, la pente s’est exposée au soleil, et les traces se sont fermées presque aussitôt. Mes raquettes s’enfonçaient bien plus que prévu, par moments jusqu’au bas du mollet. J’ai hésité dix secondes, pas davantage, mais j’ai senti tout le poids de ma boucle de 3 kilomètres me tomber dessus. Là, je me suis retrouvée face à une évidence simple. Si je continuais comme prévu, je n’allais pas profiter de la sortie. J’allais la subir. Alors j’ai renoncé à l’idée du tour complet.

J’ai changé mon geste tout de suite. J’ai relevé les genoux plus haut, posé l’appui plus franchement, et j’ai arrêté de traîner les pieds. Ce mouvement paraissait grossier au début, mais il m’a évité de partir de travers dans la neige molle. J’ai aussi accepté des pauses plus fréquentes, sans chercher à les cacher sous prétexte d’aller vite. Je me suis dit qu’une montée lente valait mieux qu’un faux rythme cassé. Depuis ce jour-là, je fais plus attention au moment précis où la neige commence à coller. Ce n’est jamais d’un coup, et pourtant le corps le sait avant la tête.

Le plus grand changement a été mental. J’ai arrêté de compter les kilomètres, et j’ai commencé à mesurer la sortie en qualité de neige. Une zone portante, puis une zone collante, puis une autre presque dure sous les arbres, ça suffisait à me donner un cap. À ce moment-là, je me suis sentie plus calme. Le pas devenait un petit travail de lecture, pas un verdict sur mes jambes. Je n’avais plus besoin de tenir une image de réussite. Je devais seulement rester juste, m’économiser et regarder le terrain comme il était.

Ce que je sais maintenant et ce que je referais ou pas

La prochaine fois, je partirai plus tôt, avant que le soleil ne ramollisse tout. Je garde aussi l’idée de raccourcir la boucle et de rester davantage dans les secteurs boisés. Dans l’ombre, la neige tient mieux, et les appuis restent lisibles plus longtemps. J’ai aussi compris que mes guêtres ne font pas tout, même si elles m’ont évité l’humidité qui alourdit les chaussettes. Le choix du moment compte autant que le choix du matériel. Sur le terrain, l’horaire pèse presque autant que la raquette elle-même.

Je ne me mens plus sur mon niveau intermédiaire. Je peux marcher, observer, m’adapter, mais je ne peux pas forcer longtemps dans une neige lourde sans le payer. Quand j’ai voulu garder l’allure des jours de poudreuse, j’ai senti mes cuisses brûler et mes hanches se raidir. Je n’ai pas aimé cette sensation, parce qu’elle enlève toute finesse au pas. Je ne sais pas si une personne mieux entraînée aurait tenu la même trace sans broncher. Moi, en tout cas, je n’avais pas envie d’apprendre ça à la dure.

Je referais la sortie, mais avec le même réflexe de départ plus tôt et une boucle plus courte. Je ne referais pas le départ tardif à 10 h 15, ni le sac trop chargé, ni l’idée de finir coûte que coûte. J’avais une alternative très simple en tête ce jour-là, rentrer ou filer sur une piste damée, mais j’ai préféré rester en forêt. Le Col de Porte m’a rappelé que la neige lourde ne se négocie pas, elle se traverse. Pour quelqu’un qui accepte de ralentir et de renoncer à la distance, cette sortie garde une vraie tenue.

Je suis rentrée au Col de Porte avec les jambes lourdes et la tête étonnamment légère. J’ai appris que la patience ne se voit pas au départ, elle se lit dans la façon de revenir. Ce jour-là, j’ai laissé derrière moi la boucle rêvée, et j’ai gardé quelque chose simple. J’ai gardé la sensation d’avoir compris le terrain au lieu de lui résister. Au fond, c’est ce que je préfère dans ces sorties-là, quand la Chartreuse me parle sans hausser la voix.

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